23 avril 2008
Les Chansons d'Amour
Sortie en France 23 mai 2007
France
Réalisateur : Christophe Honoré
Producteur : Paulo Branco
Scénariste : Christophe Honoré
Directeur de la photographie : Rémy Chevrin
Compositeur (chansons du film) : Alex Beaupain
Monteuse : Chantal Hymans
Décorateur : Samuel Deshors
Costumier : Pierre Canitrot
1er assistant réalisateur : Sylvie Peyre
Ingénieur du son : Guillaume Le Braz, Valérie Deloof, Agnès Ravez, Thierry Delor
Comédie Musicale
100 mn
Distribution :
Louis Garrel (Ismaël), Ludivine Sagnier (Julie), Chiara Mastroianni (Jeanne), Clotilde Hesme (Alice), Grégoire Leprince-Ringuet (Erwann), Brigitte Roüan (La Mère), Jean-Marie Winling (Le Père), Alice Butaud (Jasmine), Yannick Renier (Gwendal), Esteban Carvajal Alegria (L'Ami D'Erwann), Annabelle Hettmann (La Serveuse Du Bar), Sylvain Tempier (Un Policier), Guillaume Clerice (Un Policier).
Synopsis :
Le cinéma de Christophe est très moderne dans ses idées et dans ses personnages, qui sont à la pointe des aventures et des tristesses d'aujourd'hui. La mélancolie est un sentiment très actuel. Christophe est quelqu'un de moderne dans sa façon d'être et de vivre et cela se reflète dans Les Chansons D'amour, qui met en scène une liberté sexuelle - et aussi sentimentale, avec beaucoup de simplicité.
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Critiques :
Impressions Cannoises
Ah, l’amour ! Après tant de drames, de larmes, de films aux sujets lourds, sociaux, durs, quoi de mieux qu’une comédie musicale romantique pour nous remonter l’moral ? Certes, le film de Christophe Honoré n’est pas spécialement drôle, certes, l’histoire est très mélancolique, mais d’une telle beauté qu’on oublierait presque d’être triste. C’est d’ailleurs là tout le pouvoir de la musique, réussir à parler avec légèreté de choses graves, en transmettant néanmoins beaucoup d’émotions. Les Chansons D'Amour soulève ainsi des thématiques lourdes comme celles du ménage à trois, du deuil, de l’homosexualité. Le film a des airs de rite initiatique pour Ismaël (Louis Garrel), qui vit un véritable apprentissage dans l’expression de ses sentiments. Au-delà de l’amour, Honoré réussi à faire de son film une œuvre complète, avec ça et là quelques allusions parfaitement discrètes aux dernières élections. De même, le réalisateur nous offre une belle plongée dans le 10ème arrondissement de Paris où se déroule le film, quartier qui en devient même un personnage à part entière.
Le film d’amour, la comédie musicale, des grandes premières pour Christophe Honoré qui résume son ambition à une phrase d’Ismaël dans son film : « Je ne manque pas de bonnes raisons pour t’aimer mais je ne vois pas quelle raison te les donner. » Christophe Honoré : « C’était vraiment l’idée principale du film : des personnages très romantiques, à leur manière, mais tous dans une incapacité, une impuissance à exprimer leur sentiment aux autres. Et les chansons allaient vraiment être le lieu où ils pourront partager leurs sentiments. C’est autour de cette idée-là que le film s’est construit. Je n’avais jamais abordé le sentiment amoureux auparavant et on est toujours un peu méfiant par rapport à ça. On a peur d’être mièvre… »
Après avoir déjà présenté deux de ses précédents films à Cannes - 17 Fois Cecile Cassard à Un Certain Regard en 2002 & Dans Paris l’an dernier à la Quinzaine des réalisateurs – Christophe Honoré réussi plutôt brillamment son passage dans « la cour des grands »….
La comédie musicale est un exercice assez délicat au cinéma, notamment lorsqu’il s’agit d’un film français. Si François Ozon avait parfaitement réussi l’exercice il y a quelques années avec 8 Femmes, on ne peut s’empêcher en voyant le film d’Honoré de penser à celui de Jacques Demy, Les Parapluies De Cherbourg. La Palme d’or de 1964 fait en effet office de référence en matière de comédie musicale française… Et, drôle de coïncidence, Chiara Mastroiani (fille de Catherine Deneuve, vedette des Parapluies De Cherbourg) joue dans Les Chansons D'Amour… Autre coïncidence, ces mêmes Parapluies De Cherbourg sont projetés ce soir à 21h30 au cinéma de la plage…
Décidément, tous les chemins mènent à Cannes ! (Amélie Chauvet (Cannes, le 18 mai 2007), Comme au Cinéma.com)
Notes :
Entretien avec Christophe Honoré
Les Chansons D’amour s’est élaboré à partir d’un matériel musical préexistant : des chansons signées Alex Beaupain...
Je connais Alex depuis qu'on a vingt ans. Il a fait la musique de tous mes films, je lui ai moi-même écrit quelques paroles de chansons. Après l'accueil de Dans Paris, qui me permettait de proposer vite un autre projet, je lui ai demandé si je pouvais me servir de ses chansons - certaines issues de son dernier album, d'autres beaucoup plus vieilles - et je les ai intégrées dans un scénario qui racontait une histoire assez douloureuse qui nous était commune. J'ai fait ensuite un travail d'adaptation sur ses textes, et lui ai demandé d'écrire de nouvelles chansons.
C’est la première fois que vous vous confrontez aussi frontalement au sentiment amoureux...
Dans Dans Paris, j'ai osé présenter des gens qui étaient dans l'amour l'un de l'autre, mais il s'agissait surtout d'amour fraternel, je restais gêné par le sentiment amoureux. Pour moi, ce n'était pas rien de mettre le sentiment au cœur d'une histoire, je n'ai jamais su faire ça. D'où l'idée de faire un film où les personnages se mettent à chanter dès qu'ils sont dans un état amoureux parce qu'ils sont dans l'incapacité de l'exprimer autrement. J'ai toujours aimé la chanson, cette manière d'être dans un sentiment intense, mais fugitif, avec un souci permanent de légèreté. J'ai toujours été très fan des chansons d'amour, je peux être bouleversé par une variété française qui a priori ne m'intéresse pas musicalement simplement parce que je suis touché par un refrain, une voix, une émotion que je trouve très justement exprimée.
Vous aviez envie de faire une comédie musicale depuis longtemps ?
Oui, mais je voulais que le choix du genre soit justifié, ne pas être dans la parodie des codes. L'ironie est souvent très flatteuse parce qu'on a l'impression d'être malin mais ça n'a strictement aucun intérêt. Il n'était pas question pour moi de parodier le genre, juste me dire : «Ce film est une comédie musicale parce que les personnages ne peuvent pas exprimer leurs sentiments autrement qu'en chantant.» J'aime l'esprit de la comédie musicale, proche de celui de la pop : ne jamais se plaindre, ne jamais s'appesantir, s'offrir la possibilité du lyrisme à partir d'une tragédie quotidienne.
Être parti d’un matériau chanté préexistant a modifié votre façon d’écrire le scénario ?
Les Chansons D'amour raconte une histoire tellement personnelle que je la connaissais par cœur. La question de l'histoire ne s'est pas posée en fait, seulement l'idée de comment l'affronter sans être pétrifié, comment la raconter, la faire fonctionner dans une structure musicale qui rejaillisse sur l'ensemble du film. Les lieux, comme l'appartement des parents, reviennent comme des refrains, avec une tonalité changée selon ce qui s'est passé dans le couplet précédent. Et comme dans les chansons où certains instruments reviennent ou disparaissent pendant que d'autres s'ajoutent, les personnages secondaires viennent relancer la fiction et d'autres finissent par en être évacués.
Comment s’est passé le travail musical sur le film ?
On a réarrangé les chansons d'Alex avec Frédéric Lo, qui a notamment travaillé avec Daniel Darc - en ne perdant jamais de vue qu'on n'avait pas un an devant nous, ni le budget pour faire venir un orchestre. Nous avons essayé de faire correspondre notre désir avec nos moyens, et je pense que cela finit par créer une esthétique, une justesse. On parle souvent de la justesse des comédiens, de la bonne distance d'une mise en scène mais l'esthétique générale d'un film doit elle aussi être juste. Alex et moi ne voulions pas que les chansons sonnent «cheap». Les acteurs ont beaucoup répété avec Alex. On a fait les premières lectures tous ensemble début novembre, puis enregistré les chansons juste avant Noël pour avoir les play-back sur le tournage, qui commençait en janvier.
Filmer des personnages qui chantent a-t-il modifié votre rapport à la mise en scène ?
Filmer des personnages qui chantent est très compliqué en termes d'incarnation. Il faut arriver à ce que le passage du parlé au chanté, puis le retour au parlé, paraisse naturel... Mais qu'en même temps, il se passe quelque chose de l'ordre du «pas naturel». Il faut que la mise en scène accepte de s'affranchir d'un réalisme, mais sans tomber dans le clip. La peur de transformer mon film en 13 clips me donnait des sueurs froides. À tel point que la première chanson que j'ai tournée, je l'ai faite en plan séquence, en m'interdisant tout découpage. Mais je me suis aperçu tout de suite que c'était une très mauvaise idée, parce que j'allais me retrouver au montage avec des plans séquence que je ne pourrais absolu- ment pas couper. Je suis donc allé dans une mise en scène et des découpages de plus en plus complexes au fil des chansons et selon l'émotion qu'elles expriment.
«Le départ», «L’absence», «Le retour»... Une structure en trois parties...
C?est au montage que je me suis aperçu qu'il y avait trois parties dans le film. C'est la structure classique de toute comédie ou drame sentimental. Dans Les Chansons D'amour, le retour du sentiment amoureux passe par un tiers extérieur au drame, et par l'arrivée d'un fantôme. Peut-être d'ailleurs que le désir fondateur du film était d'offrir à ce fantôme là un retour sur terre le temps d'une chanson.
Chacun des personnages réagit très différemment à l’irruption du tragique...
J'ai l'impression qu'ils réagissent surtout à des vitesses différentes. Ismaël (Louis Garrel) marche à l'aveugle mais il continue à marcher, malgré tout. Dès le début du film, je l'ai filmé en mouvement, et ce mouvement, je refusais de le suspendre malgré le surgissement de la catastrophe. Et puis Erwann (Grégoire Leprince-ringuet) accélère un peu plus sa course. Jeanne (Chiara Mastroianni), elle, est condamnée à l'immobilité : elle reste un point fixe. La catastrophe la fige. Quant à Alice (Clotilde Hesme), elle marche à côté d'Ismaël, puis elle prend une parallèle, part dans une autre histoire avec ce garçon breton qu'elle rencontre. Souvent dans mes films, la tragédie naissait de l'attente de la catastrophe. Les Chansons D'amour est plus dans la conséquence, la résistance. C'est un film plus au présent finalement. Ici la catastrophe offre de nouveaux territoires à parcourir.
Notre époque aussi a droit à ses tragédies ?
La tragédie ne prévient pas, on n'a pas besoin de la Guerre de Troie pour qu'elle fasse irruption dans notre vie. L'idée a été d'incarner l'histoire dans la ville... Sans pour autant faire un film documentaire et militant, je tenais à une dimension d'actualité, d'où l'idée que le personnage d'Ismaël soit secrétaire de rédaction, c'est-à-dire en charge de l'actualité du monde. La fin de son idylle et de son insouciance ne se fait pas hors du monde.
Vous assumez la dimension d’être un cinéaste des années 2000, qui filme le monde d’aujourd’hui, en fait partie...
Oui, je ressens très fort cette nécessité de faire avec le monde, aujourd'hui. Je crois que cette nécessité est aussi liée aux conditions de production de ce film et du précédent. Il s'est écoulé très peu de temps entre le moment où j'ai exprimé le désir de faire ces films et celui où on les a tournés. Paulo Branco peut être très réactif, décider en octobre de faire un film en janvier. Du coup, tu n'as pas le temps de te construire un autre monde dans ta tête, tu ne peux qu'être dans le présent de ce que tu vis personnellement, dans le présent de ce que vivent les acteurs, la ville, la société...
Cet ancrage dans le réel est d’autant plus frappant que le film relève de la comédie musicale...
Dans les comédies musicales, on a souvent la sensation d'être dans une bulle un peu kitsch, avec des références acidulées, des chansons qui produisent un décollement du réel. Quand le monde extérieur est là, il est convoqué. Dans Les Chansons D'amour, je convoque moins le monde que je ne fais avec. Je pense que le fait de filmer la ville où je vis change profondément les choses. Dans Dans Paris, il s'agissait d'un Paris «musée». Pour Les Chansons D'amour au contraire, j'ai choisi de me limiter au Xème arrondissement de Paris. Le Xème est l'un des rares arrondissements où l'on travaille dehors, avec des gens qui déchargent des camions de livraisons... Il ne s'agissait pas de bloquer des rues pour tourner, je voulais que la vie s'infiltre le plus possible dans les plans, et aussi respecter la géographie des lieux. Je m'étais donné cette contrainte non pas tant pour produire un effet de réel que pour m'empêcher de fantasmer un film.
Comment s’est passé le casting ?
La première qui s'est imposée à moi, c'était Chiara. J'avais envie de travailler avec elle depuis longtemps et je l'avais entendue chanter. Travailler avec elle a été une révélation. J'ai eu l'impression de trouver mon double féminin, je compte bien refaire de nombreux films avec elle. Quant à Ludivine, je lai croisée de manière imprévue, je l'avais aussi entendue chanter. Humainement, quelque chose s'est vite installé entre nous, comme une confiance. Mais je n'avais pas encore le personnage masculin à l'époque de cette rencontre, je ne pouvais pas vraiment m'engager. Ça ne l?inquiétait pas, elle m'a juste répondu «sache que je suis là si t?as besoin de moi». Et évidemment, j'ai eu besoin d'elle. Besoin et envie. Clotilde Hesme, on avait travaillé ensemble au théâtre il y a longtemps, avant même qu'elle fasse Les Amants Réguliers.
Cela m'amusait de recomposer, différemment, le couple qu'elle formait avec Louis dans Les Amants Réguliers. Et surtout, j'avais envie de la faire jouer sur un registre pétillant. Son personnage vient continuellement redonner du carburant au récit. À mon avis, Clotilde va bientôt débarquer dans le cinéma français avec la force d'un bulldozer délicat.
C’est la troisième fois que vous travaillez avec Louis Garrel...
Oui, mais j'ai failli ne pas le prendre ! Je croyais qu'il ne savait pas chanter. Et puis au départ, je cherchais un Ismaël plus vieux que Louis. J'ai donc commencé à voir des comédiens, et je me suis aperçu que la manière dont parlait le personnage, c'était Louis, sa musique. Pendant ce temps-là, Louis m'appelait régulièrement pour savoir où j'en étais du casting, il me conseillait des acteurs. Puis il m'a demandé de lire le scénario. Il me laissait des messages sur mon répondeur : «Tu sais, je chante un peu, moi aussi...» Je n'imaginais pas faire un troisième film avec lui mais il était très insistant ! Alors je lui ai envoyé une chanson d'Alex en lui proposant de la répéter. Un jour, il est venu chez moi pour nous présenter son travail, à Alex et à moi. Il nous a demandé de nous retourner pour qu'il puisse chanter sans nous voir, et il s'est lancé... La peur faisait trembler sa voix, mais pour Alex et moi, ça a été une évidence. En fait, ce rôle était pour lui dès le départ, je crois que sans m'en rendre compte, je l'avais écrit pour lui. Quelque chose s'est construit entre nous avec tous ces films, quelque chose qui nous échappe mais qui nous a tous les deux construits et changés. Il m'a permis de trouver ma manière, mon identité de cinéaste.
Et Grégoire Leprince-ringuet dans le rôle d’Erwann ?
Il jouait dans Les Égarés d'André Téchiné. Je me souvenais très bien de sa voix, très particulière comme celle de Chiara ou Ludivine. On a d'ailleurs appris ensuite qu'il avait été repéré par André dans une chorale. Grégoire représente une certaine jeunesse sans être du tout dans les clichés, ni dans le fantasme sexuel d'aujourd'hui. Sa beauté est franche, pas tapageuse. Je tenais à représenter un jeune qui ne doute pas de son homosexualité mais qui n'a pas encore eu d'aventure. Erwann n'est pas tourmenté par sa sexualité mais par ses sentiments. Grégoire avait une simplicité, une sorte de bonté qui m'a très vite convaincu.
À notre époque, on peut encore mourir d’amour...
Oui, le sentiment n'est pas sans danger. J'appartiens à une génération où le «mourir d'amour» était forcément lié au Sida et j'avais envie de remettre ce danger sur le terrain des sentiments, sans passer par le sexe. Le Sida est toujours là, mais le danger réside aussi dans la manière de ne pas se sentir aimé ou de ne pas savoir aimer.
Avec aussi l’idée de devoir trouver son rythme. «Aime-moi moins mais aime-moi longtemps», réclame Ismaël...
Dans les années 80, l'un des personnages de Carax demandait : «Est-ce qu'il existe l'amour qui va vite mais qui dure toujours ?». Vingt ans plus tard, Les Chansons D'amour traduit ce même sentiment, mais avec une lucidité ajoutée. Ce que réclame Ismaël, ce n'est plus des preuves d'amour, il aimerait mieux être aimé de manière clandestine mais avec persévérance. En fait, aujourd'hui je pense à l'inverse de Cocteau : «Les preuves d'amour n'existent pas, seul l'amour existe».
Entretien avec Alex Beaupain
Définiriez-vous Les Chansons D’amour comme une comédie musicale ?
Pas vraiment. Quand on parle de comédie musicale, on pense aux films de music-hall, à l'entertainment, comme les américains savent faire, avec des numéros chorégraphiés, des chansons qui commentent l'action. Ou alors aux films de Jacques Demy, qui a inventé un nouveau langage musical : les paroles chantées. Il me semble que Les Chansons D'amour relève davantage d'une tradition française des années 60/70, comme Jules Et Jim de Truffaut par exemple, où tout d'un coup, les personnages se mettent à chanter «Le tourbillon de la vie». Sauf qu'au lieu d'avoir une ou quelques chansons, comme c'était aussi le cas de Dans Paris, on a ici 13 chansons qui structurent le film.
Comment avez-vous travaillé les arrangements musicaux ?
Pour nous, il était évident qu'il fallait réarranger les chansons pour créer une homogénéité entre celles issues de mon premier album et celles qui existent par ailleurs. Et puis c'était plus excitant ! Mais je connais trop ces chansons, j'avais besoin d'un regard extérieur. Très vite, nous avons eu envie de travailler avec Frédéric Lo, réalisateur de «Crève-cœur» de Daniel Darc, un album très lyrique et ample malgré le minimalisme des arrangements. Frédéric avait réussi à faire «parler-chanter» Daniel Darc, ce qui se rapprochait de notre problématique d'adaptation des chansons pour des acteurs : rechercher l'interprétation plutôt que la technique vocale.
Contrairement à une chanson que l’on écoute et réécoute sur un album, une chanson dans un film doit avoir un effet immédiat sur le spectateur et s’inscrit dans une histoire...
Il y a une idée de parcours dans ce film, les chansons et le moment où les personnages les chantent ne sont jamais anodins. Ni comment : seul, en duo, en trio, en famille... Le film commence sur des chansons assez légères. Et on avance petit à petit vers une musicalité plus intense et lyrique. On a beaucoup travaillé les ambiances sonores en fonction de comment allaient se structurer les scènes, si elles se déroulaient en extérieures ou dans une chambre. Mais ces orientations se sont dessinées de manière naturelle,sans doute parce que Christophe, en écrivant son scénario, avait déjà pensé précisément à la manière d'intégrer les chansons dans les scènes.
La décision que les acteurs ne soient pas doublés mais chantent vraiment s’est imposée d’emblée ?
Oui, du fait de l'expérience d'avoir fait chanter Romain Duris dans Dans Paris, qui nous avait convaincus qu'un acteur, même quand il n'a aucune technique vocale, a une qualité d'interprétation et d'intention qui le rend dix fois plus émouvant qu'un chanteur professionnel. Mais comme il y avait 13 chansons, et non plus une seule comme dans Dans Paris, on ne pouvait plus jouer sur l'effet de surprise d'entendre l'acteur chanter, qui rend les spectateurs moins critiques, moins attentifs aux limites vocales.
C’est vous qui avez fait répéter les chansons aux acteurs ?
Oui, on a fait trois semaines de répétitions chez moi avant d?entrer en studio. Je les faisais travailler juste en piano/voix. Comme c'étaient des acteurs, je m'étais dit qu'on allait travailler sur le «parler/chanter» mais en fait, ils avaient tous beaucoup de facilités, ils chantaient vraiment, ils osaient se lancer dans la mélodie, dans le rythme.
Dans «Pourquoi viens-tu si tard ?», chantée par le fantôme de Julie, il y a l’idée qu’une chanson peut être adressée par-delà le temps...
Je n'avais pas écrit cette chanson dans cet esprit. Pour moi, c'était une chanson «d'après», qui n'avait plus du tout de lien avec l'histoire racontée dans le film. Je l'avais écrite pour quelqu'un d'autre. J'ai donc été très surpris, à la lecture du scénario, que Christophe l'utilise de cette façon là. On pouvait penser qu'à partir du moment où Julie disparaît, elle ne chantera plus. Et voilà qu'elle réapparaît avec cette chanson. Je trouve que c'est une très belle idée, d'autant plus dans ce film qui a été écrit pour continuer de faire exister une personne, quelque part...
Entretien avec Louis Garrel
Christophe Honoré ne pensait pas à vous pour Les Chansons D’amour. Pour vous, c’était important de le convaincre de faire ce troisième film ensemble ?
Oui, j'aime travailler avec Christophe, c'est facile et amusant, naturel. J'ai joué le destin, l'adage «Jamais deux sans trois» ! Un jour, je suis allé chez Christophe pour leur prouver, à Alex Beaupain et à lui que je savais chanter. Pour moi, chanter devant eux était plus impudique que ce que je faisais dans Ma Mère ! Chanter... C'est quelque chose qu'on ne contrôle pas, c'est tellement anti-naturel de se mettre à chanter devant les autres. La plupart du temps, on chante tout seul... Pour moi, chanter relève du féminin, cela fait partie de la séduction des femmes, de leur côté sirène !
Sur le film, comment avez-vous abordé ces scènes chantées ?
La grande difficulté du film a été de jouer à l'écran les chansons que nous avions pré- enregistrées. Comment rendre à l'image l'effort de chanter alors qu'on ne chante pas vraiment ? Pour moi, c'était insoluble comme un problème de maths ! Ca me rendait fou, même si Christophe me disait de me laisser aller, d?assumer le côté anti-naturel du chant dans un film...
Selon vous, qu’est-ce que la chanson permet d’exprimer de singulier ?
Au Conservatoire, j'ai compris en chantant Don Giovanni que le chant a un caractère divin. Il est une adresse possible au ciel, il permet de sortir de la filiation terrestre. En chant, on communique avec des temps très reculés. Chanter dans un film, c'est faire se rencontrer un art très ancien et un art qui a 110 ans, un immense vieillard et un nourrisson... Je crois que la chanson permet d'exprimer la tragédie de vies apparemment banales. La chanson est celle par laquelle la tragédie peut arriver dans l'histoire.
Vous qui travaillez avec Christophe Honoré depuis 3 films, vous voyez une évolution dans son cinéma ?
Dans Dans Paris, on était beaucoup parti en improvisations. La mise en scène Des Chansons D'amour était plus réglée, c'était comme un vieux film pour Christophe, il portait cette histoire en lui depuis longtemps. Je sentais que son désir venait de loin, c'était comme un accouchement tardif. Dans Ma Mère, j'étais le fils ; dans Dans Paris, j'étais le frère ; dans Les Chansons D'amour, je joue un père potentiel qui n'assume pas cette place. On ne voit jamais la famille d'Ismaël, on ne sait pas d'où il vient. Je me demandais pourquoi Christophe avait fait de lui un Juif... Peut-être justement parce que le peuple juif est celui qui erre toujours, qui n'a pas d'attaches. Je connais des histoires de Juifs qui ne se sentent jamais autant chez eux que chez les autres, comme Ismaël dans le clan familial de Julie.
Et le cœur de Julie...
Dans le scénario, le couple se disputait parce que lui ne veut pas d'enfant. Cet aspect est moins présent dans le film mais je me racontais cette culpabilité-là pour jouer mon per- sonnage : tuer une femme parce qu'on ne lui donne pas un enfant. Si Julie fait un arrêt du cœur, c'est parce qu'elle ne pouvait pas continuer à vivre sans enfant. Je ne pense pas que c'est un hasard si Ismaël rencontre ensuite un garçon. Ismaël tombe amoureux de quelqu'un qui ne peut pas faire d'enfant, quelqu'un de complètement différent de Julie, qui n'empiètera pas sur son amour avec elle. Erwann arrive très rapidement dans la vie d'Ismaël. Le désir et le rire font fi de la mort...
Même en plein cœur du drame, vous faites planer un souffle de légèreté sur votre personnage...
La scène de la marionnette dans la cuisine, à la lecture du scénario, me semblait vraiment délicate... Comment arriver à être léger avec la famille de Julie alors que celle-ci vient de décéder ? Le rire n'est pas moral et j'essaye de l'aborder comme un clown. Ismaël vit une tragédie, mais il essaye d'être dans la légèreté, sans pour autant perdre la conscience du drame...
Dans Les Chansons D’amour, votre complicité de travail avec Christophe Honoré vous plaçait-elle dans une position particulière ?
On appelle «l'hôte», celui qui reçoit et qui est reçu... Eh bien, j'étais l'hôte de ce film : j'étais reçu par Christophe dans son film et je recevais les autres qui tournaient avec lui pour la première fois. Cette position est plutôt agréable : je laissais la responsabilité des désagréments à Christophe, et en même temps, je me sentais responsable du plaisir.
Entretien avec Ludivine Sagnier
Comment êtes-vous arrivée sur le projet de Chansons D’amour?
Depuis 17 Fois Cécile Cassard, Christophe faisait partie des gens avec qui j'avais envie de travailler, il était sur ma «liste». On s'est rencontrés par hasard dans un café, et puis mon agent m'a obtenu un rendez-vous... Au début, il hésitait un peu et finalement tout s'est fait très vite. Un mois plus tard, on enregistrait les chansons. Ce film s'est fait dans l?urgence, avec un petit budget, de manière assez légère et impromptue.
L'expressionnisme des chansons renforce cette spontanéité, notamment dans la façon d'aborder les dialogues. Les chansons sont suffisamment explicites pour que l'on n'ait pas besoin d'appuyer le jeu. Elles permettent d'être plus direct, de mettre en place une situation sans longue exposition. C'est très agréable de faire un film où la musique est un personnage en lui-même, qui donne l'impulsion des situations. Avant de commencer le film proprement dit, on était déjà dans le jeu, grâce aux chansons qu'on avait pré-enregistrées. On avait chacun notre CD, toute l'équipe baignait dans cette ambiance musicale comme dans une bulle.
Vous aviez une appréhension à interpréter un rôle chanté ?
C'était plutôt un plaisir... J'avais déjà chanté dans les films de François Ozon, et puis ces chansons ne demandent pas une technique incroyable. On ne pousse pas la voix, on est dans quelque chose de très intime. Et l'intimité, ça fait moins peur que la démonstration. Finalement ce n'est pas nos talents de chanteurs qui sont exploités là, ce sont nos talents de jeu et d'écoute, notre précision et notre sensibilité. Le film de Christophe est sur un registre quotidien et naturaliste. C'était dur pour moi au début de me retenir : j'avais envie de mar- cher en rythme, de danser, de tourner sur moi-même, de bouger la tête ! On entendait la musique au haut-parleur, c'était très difficile de rester statique, de «dérythmer» tout ça.
Chacun réagit différemment à la disparition de Julie...
Ce que j'aime chez Christophe, c'est qu'il n'est pas dans le jugement, notamment vis-à-vis d'Ismaël, qui trouve refuge dans les bras d'un garçon. Jeanne, elle, se flagelle avec les détails matériels. Je la comprends très bien, cette réaction est très humaine, mais sublimée ici par la comédie musicale. Les Chansons D'amour fait écho à Une Femme Est Une Femme. Le film se passe dans le même quartier de Paris, une femme a envie d'un enfant... Godard avait lui aussi une façon très légère de traiter l'adultère, le couple à trois. En surface, les dialogues sont très légers mais finalement, l'histoire racontée est tragique.
Comment s’est passé le travail avec Louis Garrel ?
Louis est devenu un pilier dans le cinéma de Christophe. Il a une aura, une singularité, une liberté dans le jeu et une manière de restituer son époque qui n'est pas artificielle. Il est dans un décalage jubilatoire à regarder. Face à lui, j'étais dans le cinéma que j'aime. Christophe Honoré a une façon particulière de travailler ? Il est très détendu et consacre énormément de temps aux acteurs. Il y a une complicité entre lui et les acteurs, il aime bien les toucher, se mettre à leur place, se mettre dans leurs marques, on a l'impression d'être un peu en fusion avec lui. J'aime bien quand le metteur en scène est le double de ses acteurs, qu'il est avec nous en train de jouer.
La famille de Julie est très présente...
J'aime beaucoup cette scène où toutes ces sœurs sont allongées sur le canapé avec le père, qui est comme un gros matou avec ses petites poulettes. Dès la lecture du scénario, j'avais l'impression de connaître cette famille. Il y avait quelque chose d'évident. Christophe a un sens du dialogue absolument dément. Il a de l'humour, un sens du détail et des connivences. J'adore le personnage de la petite sœur (Alice Butaud). Elle a un cynisme incroyable, elle est détachée, c'est un peu la gamine que j'aurais pu jouer avant.
On peut entendre la fin d’un cœur trop agité ?
Julie s'est attachée à Alice mais elle a aussi envie d?avancer dans son couple. Profondément, je crois qu'elle est dans une forme d'abnégation, elle vit ce schéma à trois pour faire plaisir à son homme. Il y a de la dévotion dans son personnage. Julie a une haute vision de l'amour, et elle attend que son homme fasse pareil. Ce qu'elle n'a pas compris c'est que les hommes sont égoïstes ! Le film ne raconte pas l'égoïsme d'Ismaël mais en filigrane pourtant, il pose la question : «Pourquoi moi je te donne tout ce que j'ai et pourquoi toi, tu ne me donnes pas tout ton amour ? Pourquoi tu ne me dis pas que tu m'aimes, pourquoi tu ne me dis pas que tu veux des enfants, pourquoi tu tournes autour du pot et pourquoi tu ne me dis pas ce que je veux entendre ?» Julie attend quelque chose de durable, elle lutte contre les amours passagères, elle a une vision assez classique de l'amour. Parfois on meurt sans cause, c'est toute la brutalité de la vie... Ce que j'aime dans le film, c'est que le couple à trois n'est pas conçu comme une forme de libertinage ou de transgression. Le cinéma de Christophe n'est pas dans la subversion, il est dans l'acceptation de ce qui peut arriver. Ce qui est un peu symptomatique de notre époque, qui essaye de se laver des années Sida, de se déculpabiliser vis-à-vis du sentiment amoureux. À cet égard, le personnage d'Erwann est magnifique : c'est l'ange de la rédemption.
Entretien avec Chiara Mastroianni
Vous connaissiez le cinéma de Christophe Honoré avant de jouer dans Les Chansons D’amour?
J'avais vu et beaucoup aimé Dans Paris, notamment la chanson entre Romain Duris et Joana Preiss, qui était mon moment préféré. Quand il m'a présenté le projet des Chansons D'amour, je ne pouvais qu'être enchantée qu'il pousse plus loin l'expérience de la chanson dans un film. J'aime la spontanéité de Christophe. Il est timide et audacieux à la fois.
Pour vous, qu’est-ce que la chanson permet d’exprimer dans le film ?
Déjà, elle permet de s'amuser ! La chanson a une dimension très ludique. Même si on ne peut pas dire que j'interprète la chanson la plus joyeuse du film !... Jeanne parle peu, c'est un personnage assez renfermé. Dans la chanson «Parc de la Pépinière», enfin, elle peut s'exprimer. Christophe tenait à ce que ce moment soit dramatique. Il m'avait dit que si je pleurais, ce ne serait pas plus mal... Je trouve très beau que Christophe ait voulu passer par le chant pour raconter cette histoire douloureuse. La chanson est une bouffée d'air qui allège la peine des personnages. La chanson ne se prend jamais au sérieux.
Malgré votre expérience de chanteuse, vous aviez peur de ces moments chantés ?
Oui, j'avais peur. J'ai toujours peur de toutes manières ! Mais ma peur était stimulante, pas du tout paralysante. Je ne suis pas sûre que mon expérience de chanteuse m'ait vraiment servie car c'est très différent de chanter seule dans un studio et d'être filmée en train de chanter. Mais j'étais encouragée par mon amour de la comédie musicale, de Minnelli à Jacques Demy. Et puis Christophe dédramatisait l'enjeu de ces scènes chantées. Il les abordait simplement, sans en rajouter. Il «banalisait» presque son projet pour ne pas nous intimider.
Vous aimez les chansons d’amour ?
Evidemment, surtout les tristes ! Je suis très bon public.
Jeanne, votre personnage, est peut-être celle dont la tristesse est la plus grande quand Julie s’en va. Par opposition à Ismaël ou Alice, son chagrin la cloue sur place...
Jeanne n'a pas une vie personnelle très remplie. Alors forcément que la tristesse y prend beaucoup de place quand elle perd sa sœur. Jeanne a moins de ressorts que les autres. Ce deuil arrive très tôt dans sa vie, trop tôt... Surtout, la mort de Julie reste inexpliquée, comme si le destin était venu frapper à la porte de cette famille. D'où le sentiment de culpabilité de Jeanne : pourquoi est-ce Julie et non pas elle qui est morte ?
Jeanne porte la culpabilité de celle qui reste. Ismaël rebondit mieux. Le deuil de Julie le chamboule et le recadre en même temps, l'oblige à se ressaisir, à se réveiller. Il est animé d'une pulsion de vie.
Julie subit un «arrêt du cœur». Symboliquement, croyez-vous qu’on peut mourir de trop souffrir sentimentalement ?
Oui, je pense qu'on peut mourir à cause de ses sentiments, se laisser mourir. Cela arrive bien aux animaux, alors pourquoi pas aux hommes ?! J'aime le film de Christophe aussi pour ça : il assume de raconter une histoire damour, au premier degré, sans snobisme.
En faisant ce film, pensiez-vous aux Parapluies De Cherbourg, au rôle qu’avait tenu votre mère ?
Pas du tout. Christophe n'avait d''ailleurs pas évoqué cette référence. C'est seulement en voyant des photos de tournage de Ludivine dans son petit manteau blanc que j'y ai pensé. Mais à la lecture du scénario et sur le tournage, pas du tout. Ce film s'est fait de manière très spontanée, dans des conditions très légères. Christophe a monté son film très vite, il voulait saisir un instant de vie. J'ai l'habitude de ces petits films produits par Paulo Branco et cette économie de moyens ne me gêne pas. Du moment que le metteur en scène peut faire le film qu'il veut, tant qu'il y a assez de pellicule !
Entretien avec Clotilde Hesme
Comment êtes-vous arrivée sur le projet des Chansons D’amour?
J'avais déjà travaillé avec Christophe Honoré au théâtre, dans une pièce de lui qui s'appelle « Les Débutantes». Hélas, il n'y avait eu que quatre représentations, à Dijon. C'était un grand regret et l'on s'était promis de retravailler ensemble. Il m'a appelée pour un rôle dans Dans Paris mais je jouais au théâtre. Avec Les Chansons D'amour, je ne pouvais plus louper le coche ! J'ai une grande admiration pour Christophe, pour son travail d'écrivain, de cinéaste, de dramaturge, de directeur d'acteur. Il est très lié au langage et à la parole sans pour autant tomber dans la cérébralité. Avec lui, les répétitions sont très physiques, le langage passe par le corps.
C’est d’autant plus vrai dans le cas de la pétillante Alice, le personnage que vous jouez...
Oui, Alice a un débit infernal, un débit de mitraillette qui menace toujours de partir en vrille. Quand Christophe me faisait travailler le fait qu'Alice parle vite, j'avais l'impression de me muscler la diction !
Vous n’aviez pas peur d’avoir à chanter ?
Au Conservatoire, j'étais complètement passée à côté des cours de chants parce que j'étais terrorisée à l'idée de devoir chanter. Cela déclenchait chez moi des crises de larmes, à tel point que le professeur croyait que cela cachait un traumatisme, que peut-être ma mère était une célèbre cantatrice ! Ce n'est que plus tard que j'ai repris des cours. J'ai suivi un stage à l'année avec un professeur formidable qui m'a donné envie de chanter. Et heureusement ! Sans le savoir, je m'étais préparée au film de Christophe...
Vous aimez les chansons d’amour ?
J'adore ! Je suis très variété. Ma sœur écrit des chansons, je suis très liée à cette culture.
Selon vous, qu’est-ce que les chansons apportent à cette histoire ?
Elles permettent de parler de la mort en restant dans la vie, en étant joyeux. La joie est très présente chez Christophe. C'est un créateur farouchement du côté de la vie. Comme Alex Beaupain, d'ailleurs. Je crois que c'était très important pour eux de raconter cette histoire ensemble. J'avais trouvé fabuleuse la scène chantée au téléphone entre Romain Duris et Joana Preiss dans Dans Paris. J'aurais voulu que cela dure encore plus longtemps, qu'il y ait davantage de scènes de ce genre. C'est chose faite avec Les Chansons D'amour et je suis contente et fière d'avoir fait partie de l'aventure.
Quel regard portez-vous sur les liens qui unissent le couple que forment Julie, Alice et Ismaël ?
L'amour est possible entre eux parce qu'ils sont trois. Dès que Julie disparaît, tout devient bancal, l'amour entre Ismaël et Alice n'a plus de raison d'être. Il serait presque indécent pour Alice de continuer à aimer Ismaël maintenant que Julie n'est plus là. Alice a un double deuil à faire : celui de Julie et celui de son amour pour Ismaël. Le deuil de Julie lui a révélé l'amour qu'elle porte à Ismaël. Jusque-là, sa bisexualité la protégeait de son amour pour Ismaël, elle se réfugiait derrière ses sentiments pour Julie.
Dans Les Chansons D’amour, Christophe Honoré aborde frontalement le sentiment amoureux...
Oui, il n'a pas du tout peur de l'émotion et des sentiments. Il y va, sans cynisme aucun, mais avec parfois un peu d?auto-dérision, notamment par le biais de mon personnage, quand elle se moque de l'amour entre Julie et Ismaël : «Tant de sentimentalisme, ça me dégoûte !» Mais il entre aussi une part d'envie chez Alice. D'une certaine manière, elle rêverait d'être à leur place... Avec Les Chansons D'amour, Christophe met en scène des gens qui s'aiment et je trouve ça très noble et courageux d'être comme ça aujourd'hui, de raconter une telle histoire. On est dans une époque qui n'assume tellement pas d'avoir des sentiments grands et nobles...
Entretien avec Grégoire Leprince-ringuet
Comment êtes-vous arrivé sur le projet des Chansons D’amour ?
Je connaissais tous les films de Christophe. J'avais vu Dans Paris le jour de sa sortie et j'écrivais des textos à tout le monde : «Courez voir ce film, c'est génial !». Le lendemain, coïncidence totale, on m'a appelé pour le casting des Chansons D'amour...
Comment décririez-vous Erwann, votre personnage ?
Erwann n?est pas quelqu'un de mystérieux, ni de très compliqué. C'est un jeune homme qui a toute l?existence devant lui et qui vit une histoire d'amour au lieu d'aller au lycée. C'est très beau, on a tous rêvé de faire ça ! Erwann accepte en toute insouciance de tomber amoureux d'un garçon de dix ans son aîné et pas forcément homosexuel. Erwann a la naïveté de croire que s'il donne tout son amour, en le criant sur les toits, ça va marcher...
Savez-vous pourquoi Christophe Honoré vous a choisi ?
Déjà parce que j'ai une tête de breton, même si je suis normand ! Dans le scénario, Erwan était décrit comme un rayon de soleil et j'ai essayé de retranscrire cette caractéristique en chantant des notes un peu plus hautes, en ajoutant des tierces dont certaines ont été gardées, notamment sur la dernière chanson : «J'ai cru entendre je t'aime».
La chanson vous a aidé à composer le personnage, à savoir qui il était...
Oui, l'envie d'aller dans des sons aigus et clairs m'a aidé à concevoir mon personnage. Je me dis d'ailleurs que ce serait un super exercice de toujours avoir à chanter une chanson pour savoir à quoi ressemble son personnage... Quand on chante, le travail sur la voix est d'emblée plus évolué. Ne serait-ce que pour être juste. On s'écoute beaucoup plus chanter que parler, on se rend davantage compte de la teinte de sa voix, de ses intonations. J'ai fait du chant tout petit, j'étais aux chœurs d'enfants de l'Opéra de Paris, en alto.
Comment caractériseriez-vous le cinéma de Christophe Honoré ?
Le cinéma de Christophe est très moderne dans ses idées et dans ses personnages, qui sont à la pointe des aventures et des tristesses d'aujourd'hui. La mélancolie est un sentiment très actuel. Christophe est quelqu'un de moderne dans sa façon d'être et de vivre et cela se reflète dans Les Chansons D'amour, qui met en scène une liberté sexuelle - et aussi sentimentale, avec beaucoup de simplicité. (Comme au Cinéma. com)
Les Témoins
Sortie en France 07 mars 2007
France
Réalisateur : André Téchiné
Producteur : Saïd Ben Saïd
Scénariste : André Téchiné, Laurent Guyot, Viviane Zingg
Directeur de la photographie Julien Hirsch
Compositeur : Philippe Sarde
Monteuse : Martine Giordano
Chef décoratrice : Michèle Abbé-Vannier
Costumière : Radija Zeggai
Directeur de post-production : Abraham Goldblat
1er assistant réalisateur : Michel Nasri
Ingénieur du son : Jean-Paul Mugel, Francis Wargnier, Cyril Holtz
Scripte : Claudine Taulère
Directeur de production : Yvon Crenn
Photographe de plateau : Luc Roux
Drame
112 mn
Distribution :
Michel Blanc (Adrien), Emmanuelle Béart (Sarah), Sami Bouajila (Mehdi), Julie Depardieu (Julie), Johan Libéreau (Manu), Lorenzo Balducci (Steve), Alain Cauchi (Sheriff), Raphaeline Goupilleau (La Mère De Julie Et Manu), Jacques Nolot (Le Patron De L'Hôtel), Xavier Beauvois (L'Éditeur), Maïa Simon (La Mère De Sarah), Jean-Marie Besset (L'Assistant Du Théâtre).
Synopsis :
Manu a vingt ans quand il débarque à Paris pour chercher du travail. Il s'installe provisoirement chez sa soeur Julie dont il partagera la chambre dans un hôtel modeste. Julie est enfermée dans la musique. Elle suit une formation de chanteuse lyrique et s'efforce de maintenir une distance avec son frère envahissant.
Manu sort beaucoup la nuit. Il fréquente les lieux de rencontres. Il fera la connaissance d'Adrien et nouera une amitié chaste et joyeuse avec ce médecin gay quinquagénaire, extraverti et cultivé, qui lui fera découvrir le style de vie de son milieu.
Au cours d'une balade en bateau, Adrien présentera à Manu un couple de jeunes mariés, Mehdi et Sarah, le flic et sa femme écrivain. Le bonheur de ce couple atypique semble magnifié par la naissance d'un enfant. Mais ce n'est qu'une apparence. En fait, pour Mehdi, le lieutenant de police maghrébin, la paternité va décupler la soif de pouvoir et entraîner des débordements dans son métier et dans sa vie sexuelle. De son côté, Sarah refuse une maternité qui menace sa féminité. En ne parvenant pas à aimer son enfant, elle va plonger son travail d'écriture dans une crise d'inspiration…
L'arrivée de Manu à Paris et son intrusion dans la vie de Julie, Adrien, Mehdi et Sarah, va bouleverser le paysage relationnel comme un tremblement de terre. Sans le vouloir, sans le savoir, MANU révélera le désir de chacun.
Photos censurées
Les témoins Bande annonce envoyé par Hisaux
Les Témoins -1- envoyé par zawkes
Les Témoins -2- envoyé par zawkes
Critiques :
Témoigner pour alerter : une polyphonie poignante et indispensable
Il serait vain de préciser que chaque film d'André Téchiné suscite, à chaque fois, attente et intérêt. La capacité du réalisateur à capter les émotions, son sens de la mise en scène et du dialogue en ont fait un incontournable du cinéma français. En s'attaquant aux "années SIDA" avec Les Témoins, il nous le prouve, une fois de plus, de façon magistrale.
Ici, pas de pathos exacerbé, pas de morbide larmoyant : Téchiné choisit un ton léger, faussement innocent. Ainsi la première partie du film présente les personnages dont les couleurs illuminent les sourires. Le jeune Manu débarque à Paris, retrouve sa soeur Julie, rencontre Adrien qui le prend sous son aile et qui lui présente Sarah et son mari Mehdi. Adrien est attiré par Manu, mais Manu tombe amoureux de Mehdi, alors que celui-ci vient juste d'avoir un enfant avec Sarah. Puis, un jour, des plaques apparaissent sur le torse de Manu. C'est une nouvelle maladie, dont on ne connaît ni l'origine ni le traitement.
La joie dont respiraient les personnages s'efface alors, et c'est l'urgence de la vie qui prend le dessus : "C'est un miracle d'être vivant" explique la mère de Sarah à sa fille. Et tout le film repose sur cette idée du plaisir, du bonheur de vivre. Le tempo est extrêmement rapide, haché, les séquences et les échanges très courts : Téchiné montre comment le virus se propage et bouleverse tout, il montre comment les personnages réagissent aussitôt et décident de se battre pour vivre. Les couleurs sont vives, le rouge et le jaune, le sang et le soleil imprègnent chaque plan. C'est la découverte d'une maladie qui tue, c'est la fin de l'insouciance et la question de la responsabilité : responsabilité de son corps, de son enfant, de ses engagements. Adrien, Manu, Sarah, Mehdi et Julie sont confrontés à eux-mêmes, ne peuvent continuer les faux-semblants ou fuir. Celui qui fuit, qui se dérobe, il ne dure pas.
André Téchiné n'émet jamais aucun jugement sur ces personnages, et ajoute à l'aspect documentaire du film la puissance de la fiction, permettant une réelle identification aux personnages : ils sont loin de notre époque, et en même temps tellement proches. C'est un film sur une maladie dont on ne prononcera qu'une fois le nom, sur une maladie qui tue sans détour. Et c'est, paradoxalement, une célébration de la vie. Jamais Adrien, interprété par le jeune et diablement talentueux Johan Libéreau, ne sombrera dans la dépression : il choisira de vivre jusqu'au bout. Les autres acteurs sont tous éblouissants, chargés d'une conviction et d'une émotion sans pareil, à commencer par le fantastique Michel Blanc et la prodigieuse Emmanuelle Béart. Ensemble, ils choisissent de regarder vers l'horizon. Ils choisissent d'avancer. Le film se situe trente ans avant notre époque, mais son actualité est affolante : cette perspective bleue qui clôt le film et l'espoir des personnages qui scrutent leur avenir devraient nous rassurer. En réalité, ils sonnent faux : aujourd'hui, en 2007, on sait bien que les choses ne se sont pas améliorées. Témoigner peut provoquer le déclic. Il y a comme une ode à la vie et un cri d'alarme dans ces Témoins : cette piqûre de rappel, plus que nécessaire, est bouleversante. On ne le dira jamais assez : il faut combattre le SIDA. (Bartholomé Girard, Comme au Cinéma.com)
Notes :
Notes de tournage
24 novembre 2005 - Emmanuelle Béart retrouve Téchiné à Marseille.
Le réalisateur de Ma Saison Preferee, André Téchiné, prépare un nouveau film Les témoins. L'histoire se situera à Marseille et mettra en scène un médecin, un écrivain, un inspecteur de police et une chanteuse d'opéra dont les chemins vont s'entrecroiser dans la ville phocéenne des années 80. André Téchiné retrouvera pour l'occasion une actrice qui a déjà tourné deux fois pour lui : Emmanuelle Béart, dans Les égarés et J'Embrasse Pas. Michel Blanc, Sami Bouajila et Julie Depardieu viennent compléter ce beau casting.
Par ailleurs, le scénario des Témoins a été écrit par Téchiné en collaboration avec Laurent Guyot (coauteur de son précédent film Les Temps Qui Changent) et Viviane Zingg, plutôt habituée à la télévision.
Côté production, le réalisateur retrouve Saïd Ben Saïd, déjà présent sur le film Loin (2000), et pour un budget de 6 millions d'euros via la société SBS Films, créée au printemps dernier au sein du groupe UGC. Les témoins sera également co-produit par Vertigo (Espagne) et Edelweiss (Italie), alors que Canal + a d'ores et déjà préacheté le film pour une prochaine diffusion sur la chaîne cryptée. Le tournage ne débutera que le 20 mars dans les rues de Marseille.
Entretien avec André Téchiné
Pour « Les Témoins », est-ce qu’au départ, vous aviez l’idée de faire un film sur le Sida ou êtes-vous parti du souvenir d’une personne ou d’une circonstance particulière de votre vie ?
C’est forcément un mélange, mais j’avais le désir de faire un film historique.
Pourquoi encore un film historique sur le Sida ?
D’abord parce qu’il n’y en a pas eu beaucoup, en France du moins. Et même aux Etats-Unis, ce n’est quand même pas devenu un genre comme le « Vietnam-film ». Ensuite, il y a des moments dans l’histoire où un événement met en lumière l’imaginaire d’une société. En prêtant alors vraiment attention aux propos des personnes, on est capable d’entendre ce qui affecte non seulement la vie de l’individu, mais aussi une culture dans son ensemble.
Vous revenez sur les années 80 et donc l’époque où l’on mourait du Sida.
Oui, parce que j’ai le sentiment d’avoir échappé à mon destin et c’est ça qui a fondé pour moi la nécessité du projet. Sinon cela aurait été une ambition historique un peu abstraite...
C’est un film historique mais ce n’est pas un documentaire.
J’ai résolument tourné le dos à l’esthétique documentaire. Je l’ai réalisé comme un film d’action. Mais c’est un film d’action nourri d’une masse considérable d’enquêtes et de documentation.
A l’exemple de certains de vos autres films comme J’embrasse Pas on retrouve ce personnage d’un garçon originaire du sud-ouest, qui « monte » à Paris, un peu comme vous…
Je trouve ça bizarre cette question de vouloir identifier le cinéaste à un personnage. Trouver une relation entre la vie privée et la fiction, c’est une vision très « people » du travail... Moi, j’ai plutôt envie de devenir quelqu’un d’autre ou de me mettre à la place de quelqu’un d’autre quand je fabrique des personnages.
Vos protagonistes masculins déclinent trois figures de l’homosexualité...
Ca, c’est une interprétation qui me paraît très arbitraire parce que je ne décrirais pas du tout les personnages comme cela. Par exemple, je ne peux en aucun cas me résoudre à réduire un personnage à son orientation sexuelle. Le repli identitaire dans ce domaine est dangereux. Chacun ne vaut que pour lui-même et n’est pas plus une figure de l’homosexualité que de l’hétérosexualité. Ce qui m’intéresse, c’est qu’un personnage tienne debout et projette son ombre, et puis qu’il soit en mouvement insaisissable, comme dans la vie.
Mais vous avez conscience que vous subvertissez un certain nombre de tabous redevenus très forts dans la France actuelle : par exemple, le personnage de Mehdi est un policier, un beur, un père de famille, un salarié qui vit avec une romancière aisée...
Les situations aberrantes et les personnages improbables traités par Fassbinder ou Pasolini, c’est infiniment plus subversif.
Mais moins proche pour le spectateur français de 2007. Le personnage de Mehdi est beur et bisexuel...
Dans un dialogue à propos de l’enfant, il y a une allusion très brève à la circoncision. C’est tout. Sinon pour moi, le personnage est ce l’on appelle aujourd’hui un lieutenant de police. Et si j’ai confié ce rôle à Sami Bouajila c’est parce que c’est un grand acteur. Les acteurs beurs peuvent jouer autre chose que des images de la « beuritude », et je ne pense pas que le film joue la carte du poster sociologique. Surtout que les policiers d’origine maghrébine, à cette époque-là n’étaient vraiment pas représentatifs de la moyenne. Ils n’étaient pas très nombreux. Quant à sa bisexualité, je n’en sais rien... Je crois surtout qu’il faut essayer de penser à tout cela en dehors de valeurs d’opposition hétéro/homo. Je ne sais pas si pour le personnage de Mehdi, sa liaison avec Manu, c’est la première et la dernière fois. Je ne sais pas s’il a connu d’autres garçons, s’il en connaîtra d’autres. Tout ça je l’ignore moi-même. Je ne crois pas à la transparence des relations humaines et je ne crois pas non plus à la transparence du cinéaste par rapport aux personnages qu’il présente. Je les montre à un certain moment de leur vie et ça révèle certains aspects, mais la face cachée de l’iceberg, même si on la devine, elle est laissée à la liberté de chaque lecture et de chaque spectateur.
Votre vision du couple que Mehdi forme avec Sarah est dérangeante à l’âge du « cocooning », et du couple valeur repli, valeur refuge... Là, on a un couple où une femme dit à son compagnon qui propose la fidélité : « Non, je t’aime trop pour ça. Je me sentirais prisonnière, surtout avec un Don Juan comme toi »....
J’avais un modèle dans cette affaire. J’ai pris un couple qui avait un espace de liberté, qui avait une sorte de contrat non-possessif, non-exclusif... Mais les choses ne sont pas aussi rationnelles que ça à l’intérieur d’un couple, puisque à la suite de ce qui se passe entre Mehdi et Manu, le couple se trouble et bouge. La manière dont Sarah imagine et recrée cette histoire d’amour qu’elle n’a pas vécue peut être interprétée comme une forme d’appropriation et de vengeance, c’est ce que lui dit Mehdi. Mais moi je me refuse à faire de la psychologie... Dans un dernier temps du film, j’ai l’impression que l’histoire avec Manu rend le lien entre eux plus indéfectible. Je crois que ça dépasse le fait de les éloigner ou de les rapprocher, que c’est les deux à la fois, dans des temps différents. Ce serait une erreur de penser que le contrat d’infidélité que s’accorde ce couple au début du film est un contrat infaillible. C’est un contrat forcément relatif et humain. C’est peut-être une défense...
De ce point de vue, est-ce que le film ne fait pas un état des lieux d’une certaine liberté qui a eu cours historiquement dans les années 70 jusqu’au début des années 80, avant le Sida ?
Oui, c’est ce que j’appelle « Les beaux jours ». C’est pour cela que j’ai intitulé la première partie du film ainsi. La liberté des mœurs permettait d’expérimenter plusieurs relations, d’une façon harmonieuse, sans honte et sans mise au point. Cette diversité des expériences affectives et sexuelles pouvait se vivre sans culpabilité. On est loin du puritanisme et de la pornographie qui sont les pile et face de la même médaille.
Est-ce que le film n’arrive pas aujourd’hui dans une société frileuse et beaucoup plus repliée sur des valeurs traditionnelles ?
Je ne sais pas. Je ne suis pas un théoricien, je suis un homme de spectacle et je montre ce qui me tient à cœur. Ce qui est sûr c’est que le film est comme tous les films, il pose des questions sur le bien et le mal. Et le bien et le mal, aujourd’hui, qui le décide ? La médecine et la justice. Je crois qu’à partir du Sida justement, la médecine a capitulé par rapport à la morale, donc il ne reste que la justice, et son bras exécutif qu’est la police. C’est peut-être pour cela que les personnages du médecin et du policier se sont imposés avec évidence dans cette histoire.
Venons-en aux personnages de femmes. Ce sont des artistes...
Il est vrai que les deux femmes sont du côté de la création, mais elles ne le vivent pas du tout de la même manière. Le personnage de Sarah qui est joué par Emmanuelle Beart est un personnage de femme qui écrit des contes pour enfants et qui s’attelle à son premier roman, elle est en panne, elle ne sait pas si elle va y arriver. Elle est confrontée à une exigence artistique et cette confrontation prend une grande place dans sa vie. Contrairement à son mari, elle vit très mal l’arrivée de son premier enfant. Elle ne sait pas trop par quel bout le prendre, et ça trouble à la fois sa sexualité, et son ambition littéraire. Quand elle constate l’attention que le père porte à cet enfant, elle préfère tirer Mehdi vers elle et l’inviter à faire l’amour. Le personnage joué par Julie Depardieu c’est une chanteuse lyrique qui ne considère pas son métier comme un art. Pour elle, la voix est un muscle et elle envisage son activité comme un sport. Par ailleurs Julie affirme très clairement qu’elle n’est pas faite pour une vie de couple, ou pour fonder une famille. Julie dit à la fin du film qu’elle n’a aucune attache affective qui la retient à Paris. Sa position après la disparition de Manu, c’est d’essayer de vivre pour deux. Peut-être qu’en arrivant à Munich, elle fera une heureuse rencontre, ça je l’ignore. Mais savoir être seul est une grande aventure de nos jours, une résistance à la pression sociale. C’est tout aussi audacieux et important que de former un couple. Et je trouve dommage les implications doloristes qui se dégagent du mot solitude. Je crois que dans cette histoire, des personnages comme Julie ou Adrien savent être seuls, que c’est une force, une ouverture, et que ce n’est pas triste du tout.
Il me semble que vous vous méfiez des débordements et du pathos...
Pour moi, il est hors de question de refuser la dimension émotionnelle d’un film, enfin si c’est ça la question. En même temps de la déplacer, oui, c’est à dire que par exemple sur Manu je préfère qu’on soit ému quand il court, qu’il monte sur un arbre ou quand il se met à rire, que quand il est malade. Parce que pour moi ce ne serait pas de l’émotion, ce serait de la prise en otage du spectateur, donc ça effectivement je le refuse. C’est une éthique. Une éthique de travail. Mais la force émotionnelle, je ne la refuse pas au contraire. Simplement, je me contente de la faire bouger et pas forcément de la mettre là où on l’attend trop. En revanche, j’espère que Manu est émouvant dans des scènes joyeuses et rieuses de la première partie du film. « C’est le partage des joies, et non celui des souffrances dans la compassion, qui fait l’ami ». Je crois aussi qu’après la mort de Manu, le chant de sa sœur à l’opéra est un moment de recueillement. Mais un chant, ça tire forcément vers la vie, même s’il est habité par le fantôme de Manu.
Le film continue après la disparition de Manu. L’été suivant, Adrien emmène en vacances un nouveau compagnon. Pourquoi ne vous arrêtez- vous pas à la mort de Manu ?
Comme le dit Fritz Lang, « la mort n’est pas une conclusion ». Et comme le dit la mère de Sarah, « c’est un miracle d’être vivant ». C’est sur ce sentiment de miracle que je voulais à la fois terminer et ouvrir le film, élargir l’horizon, en retrouvant les espaces traversés par Manu, et en les redécouvrant sans lui, avec un nouveau personnage de voyageur... Cela renforce peut-être les protagonistes d’avoir aimé Manu et de pouvoir témoigner de son destin... (Comme au Cinéma.com)
L'abandon
1996
Belgique
Réalisateur : Didier Seynave
7 mn
Distribution :
Philippe Da Villa, Cyril Bourgeois, Juan Marquez
Synopsis :
Dans une chambre d'étudiant, deux garçons viennent de faire l'amour. Leur bonheur s'achève lorsqu'ils prennent conscience d'un oubli. La discussion s'engage.
L'ABANDON - GAY THEME FILM envoyé par baggylover















































